AU FIL DU TEMPS

AU FIL DU TEMPS

blob-article

Bonjour ! Nous sommes heureux de vous accueillir sur cette nouvelle chronique. Vous y trouverez au fil du temps des informations, et des réflexions qui, je l'espère, alimenteront les vôtres. N'hésitez pas à nous faire part de vos réactions. Bonne visite ! Dr Jean-Pierre Ruasse.
P.S. Nous sommes désolés, mais, pour des raisons évidentes, nous ne répondrons à aucune demande de consultation médicale.

Voici donc par ordre d'entrée en scène (le plus récent en haut de la liste) :

Complotistes ou lanceurs d'alerte ?   •   Médecins et/ou guérisseurs   •   Ah ! les vaches !   •   Antibiorésistance (suite)   •   Le parapluie meurtrier   •   En avant (ou en arrière) la musique !   •   Fumée... sans feu !   •   Carpe diem   •   La famille et le clan    Malbouffe      Les antibiotiques, toujours trop automatiques ?   •   La bombe "P" fait long feu   •   Plaidoyer pour une médecine sage, humaine et pragmatique   •   Le Covid et Darwin  •   Les fondements écologiques de la santé.

COMPLOTISTES OU LANCEURS D'ALERTE ? Les mots ayant un sens, il est essentiel de ne pas tout mélanger. Voici donc trois définitions tirées du « Robert ».
Le complot est un projet concerté afin de nuire (à quelqu’un, à une institution).
La théorie du complot consiste à penser que l’opinion est manipulée par un groupe de conspirateurs, et le complotiste est le défenseur d’une théorie du complot.
Ainsi le complot, qui donc est fondé pour nuire, doit être soigneusement distingué du cartel, qui est fondé sur l’espoir de gain grâce à l’évitement de la concurrence, tout autant que du lobbying très officiellement chargé de la défense d’intérêts économiques semblables.
Par ailleurs, le lanceur d’alerte est la personne qui, suite à une enquête approfondie, s’appuie sur des preuves (ou du moins sur des indices « graves et concordants ») pour dénoncer conflits d’intérêt, mélange des genres, discours mensongers, tripatouillage des statistiques et autres malversations.
Or, tenter de ruiner la crédibilité du lanceur d’alerte en le faisant passer pour un complotiste est l’activité favorite de ceux qui ont tout à perdre du dévoilement de leurs turpitudes.
Les innombrables scandales qui émaillent l’histoire de la médecine et de la Santé publique sont là pour en témoigner.
Prenons aujourd’hui garde de ne pas nous tromper de cible !

MEDECINS ET/OU GUERISSEURS. Dans un texte très intéressant paru dans « Les Echos » du 05 mars 2022, le Pr Guy Vallancien dresse, avec sa lucidité habituelle, le tableau de la médecine actuelle, en cours de transformation radicale. Amélioration de la prévention, précocité des traitements, intelligence artificielle, télémédecine, etc., bouleversent déjà sous nos yeux la pratique médicale, tant sous l’angle purement technique que sous celui de la relation médecin-patient.  

De son côté, la revue « Egora. Le Quotidien du médecin » du 16-22 mai 2022 présente l’histoire de deux praticiens urgentistes qui ont partiellement quitté Paris pour créer, avec l’aide de la municipalité et des administrations de santé, un cabinet libéral dans un « désert médical » à 150 kms de la capitale.
Ils travaillent beaucoup, voyant plus de 60 patients par jour, en longues journées de 13 à 14 heures.  

La réunion de ces deux infos me paraît appeler plusieurs réflexions. Dans le désordre :  

1. La médecine devient de plus en plus technologique, se réduisant en fait à une ingénierie bio-médicale – n’est-il pas significatif que l’un de ces deux praticiens possède justement un diplôme d’ingénierie ? – baissant vers l’asymptote le temps de l’échange, du colloque singulier, de la personnalisation de la clinique et de la prescription.
Au risque d’erreurs médicales plus ou moins catastrophiques que l’on tentera d’éviter par un recours encore plus poussé aux technologies d’intelligence artificielle.  

2. Dans quel état physique et mental le médecin se trouve-t-il à sa 10ème heure de consultation ? Ce lui est pourtant une obligation déontologique que de se préoccuper de sa santé au même titre que de celle de ses patients.  

3. Les malades ne s’y trompent pas. Certes, ils sont ravis d’entrer dans le parcours de soin « officiel » qui leur apporte des avantages sociaux légitimes.
Mais nombre d’entre eux sont déçus par le côté mécanique, techno-centré, déshumanisé de cette médecine, quand ils ne sont pas effrayés par les dangers que font courir certaines thérapeutiques qui, mal pensées, font le lit de scandales sanitaires à répétition.
Ils se tournent alors, à titre alternatif parfois et complémentaire souvent, vers des approches plus holistiques et personnalisées telles que l’homéopathie, l’anthroposophie, la naturopathie, et diverses médecines traditionnelles exotiques comme la médecine chinoise ou l’âyurvéda, qui réunissent dans un même projet la santé physique et l’équilibre mental, voire, plus haut encore, une élévation spirituelle (voir ci-dessous le « Plaidoyer pour une médecine sage, humaine et pragmatique »).  

4. Devant cette contradiction plusieurs futurs sont possibles.
- soit certains médecins s’intéresseront à ces médecines alternatives et/ou complémentaires et acquerront, pour le bien des malades, cette double culture scientifique et empirique. Cela leur serait l’opportunité de réaliser le souhait de Vallancien, de « retrouver, grâce au progrès, le temps de l’écoute et de l’accompagnement ».
Il faut alors que cette polyvalence soit reconnue, enseignée, sanctionnée, et, au moins partiellement, prise en charge.
- soit l’on accepte que des professionnels non médecins participent au parcours de soins, là aussi après une formation reconnue et enseignée dans des structures validées. C’est ce qui s’est passé avec l’ostéopathie, après bien des luttes contre des arrière-gardes aux motivations beaucoup plus idéologiques et corporatistes que scientifiques. 

5. Il faut bien se mettre en tête que si l’on ne travaille pas dans ces directions, les médecines empiriques resteront l’apanage de « thérapeutes » divers et variés, de formation aléatoire (même si certains sont excellents et connaissent bien les possibilités et les limites de leur art).  

Dans un monde sanitaire qui se bouleverse, s’accrocher à des exclusivités d’un autre âge ne pourrait être que délétère tant pour les malades que pour la Santé publique.

AH ! LES VACHES ! Adrien Lelièvre ("Les Echos" des 25-26 mars 2022) nous apprend qu'une entreprise française, à la suite d'une société américaine, a réussi à faire fabriquer des protéines de lait par des levures génétiquement programmées.
Si pourtant vous préférez l'original à la copie, vous pouvez aussi investir dans ... une vache. Pour la modique somme de 1485 euros, la société Elevage et Patrimoine vous vend une vache qui est louée à un agriculteur, lequel vivra de la vente du lait, la descendance de l'animal vous assurant une rente pérenne.

ANTIBIORESISTANCE (suite). D'après une publication du "Lancet" citée par Y. Verdo dans "Les Echos" du 28 mars 2022, la résisance des microbes aux antibiotiques cause 1,3 millions de décès par an dans le monde. La faute en est à des prescriptions médicales non ou mal maîtrisées (bravo et merci au "traitement probabiliste" prôné jusqu'à naguère encore dans les rhino-pharyngites itératives de l'enfance !). La faute aussi à l'utilisation des antibiotiques dits "de croissance" dans les élevages productivistes conventionnels.
Sur ce dernier point, notons tout de même qu'un décret du 21 janvier 2022 interdit - enfin - l'importation et la mise sur le marché en France de viandes et produits d'animaux ayant reçu ce type d'antibiotiques

LE PARAPLUIE MEURTRIER. La judiciarisation de la médecine va bon train.
Certes, nous n'en sommes pas au point des Etats-Unis, où des avocats attendent devant hôpitaux et cliniques les clients qui en sortent pour les inciter à entamer des procès contre les soignants.
Mais, de conférences de consensus aux participants soigneusement triés à la dictature de l'"evidence based medicine" (médecine basée sur des "preuves" statistiques faisant fi de toute individualité des patients), s'installe une pratique médicale de plus en plus "officielle", hors laquelle il n'est point de salut... pour le médecin. Le principe de précaution pousse celui-ci à s'y soumettre, pour sa propre sauvegarde.
Si bien que l'on voit de plus en plus d'ordonnances dont chaque ligne n'est que l'ouverture d'un parapluie. Bien sûr, le sens clinique et le bon sens tout court n'y trouvent pas leur compte, mais au moins le prescripteur ne pourra pas se voir reprocher quelque "perte de chance".
L'ennui, c'est que, sans préjudice du coût qui en résulte pour la Sécurité sociale, cette accumulation de molécules, dont l'action de chacune d'entre elles est mal connue et le résultat de leur association pas connu du tout, est dangereuse et source de plus en plus de maladies iatrogènes.
Nombre de malades risquent ainsi d'être tués... à coups de parapluie.

EN AVANT (OU EN ARRIERE) LA MUSIQUE ! "Les Echos" du 20/02/2022 nous rapportent que l'écoute de la sonate K 448 en ré majeur pour deux pianos de Mozart aurait permis, selon certaines études, l'amélioration de nombreux états psychologiques ou pathologiques. On peut essayer : placebo ou pas ce traitement est à la fois agréable et sans danger ! Bémol : la symphonie n° 4 en sol majeur de Haydn aurait des effets exactement inverses...

FUMÉE... SANS FEU ! « Les Échos » nous rappellent aujourd’hui une information parue le 11 août 2021, selon laquelle une étude venait d’expliquer comment la nicotine entretient l’addiction au tabagisme, en déclenchant dans notre cerveau le « circuit de la récompense », mais aussi concomitamment un renforcement de l’anxiété.
Cela pose la question « taboue » de la pertinence des substituts de tabac à base de nicotine, par toutes les voies d’administration qui sont proposées au public, et dans tous les canaux médiatiques. Même les marchands de tabac s’y mettent, c’est dire !
C’est l’occasion de remettre ici en lumière une méthode de sevrage rarement citée, très originale, venue, dit-on, des pays scandinaves. Elle consiste à reconnaître deux addictions dans le fait de fumer : l’addiction chimique (on vient d’en parler), et l’addiction au geste.
Comme il a été montré que l’envie aiguë de fumer ne dure guère plus de trois minutes, il suffit de passer ce temps à mimer le geste : porter les doigts à la bouche comme si l’on tenait une cigarette, et faire quelques inspirations plus ou moins profondes. Cela peut être fait très discrètement, même en public. Évidemment, l’effet est court, et le geste doit être renouvelé selon le besoin, très souvent au début ; mais les temps de latence s’allongent progressivement.
Pourquoi le taire ? J’ai moi-même utilisé cette méthode il y a plus de quarante ans, et l’ai systématiquement conseillée à tous mes patients fumeurs qui souhaitaient arrêter. Chez ceux qui ont bien voulu s’engager dans ce processus comportemental, les résultats ont toujours été bons.
Sans l’ombre d’un danger et d’un coût nul, cette médecine mérite un essai loyal.
Ajoutons que le nervosisme qui accompagne fréquemment le sevrage (composante chimique) ne résiste pas à un traitement homéopathique bien conduit.

CARPE DIEM. L'Ancien dit "Carpe diem" (profite du jour). Mais le présent, si fugitif que l'on peut se demander si même il existe, n'est-il pas seulement producteur de souvenirs ? Nos albums photos en témoignent, nous profitons surtout de ce qui a été.

LA FAMILLE ET LE CLAN. La vraie cellule de base de la société n'est pas, quoi qu'on nous le serine, la famille ("le papa, la maman, les enfants"), fantasme qui tend à redevenir à la mode, mais la tribu, le clan qui, collectivement et solidairement, définit son territoire, le défend, et spontanément, naturellement, est porté à l'agrandir (JPR).

MALBOUFFE. Dans sa récente lettre d’information, la Société française de Nutrition (https://sf-nutrition.fr) nous apprend qu’une étude menée dans 8 pays montre que « les enfants consommant le plus d’aliments ultra-transformés ont des apports nutritionnels moins favorables que ceux qui en consomment le moins : densité énergétique du régime et apports en sucres libres plus élevés, moindres apports en fibres ; autant de facteurs associés à l’épidémie d’obésité ». Or, ce sont bien entendu ces produits goûteux qui sont les favoris des enfants et des ado, encouragés aussi par un marketing ciblé et agressif.
Sans attendre ni une énième étude confirmant celle-ci, ni la définition et la mise en œuvre d’une politique générale de santé publique, dont on sait bien à quels murs d’intérêts elle se heurte, commençons nous-mêmes par donner à nos jeunes des aliments simples, proprement élaborés, non pollués par des résidus de pesticides ni par des additifs divers, simplement préparés.
De surcroît, notre portefeuille lui-même s’en trouvera bien. 

LES ANTIBIOTIQUES, TOUJOURS TROP AUTOMATIQUES ? Selon un rapport du ECDC (Centre européen de contrôle des maladies) cité par le Journal international de médecine du 14/01/2022, la résistance aux antibiotiques a été responsable, en 2020, de 670 000 infections, qui ont conduit à 33 000 décès.

LA BOMBE"P" FAIT LONG FEU Dans « Les Echos » du 7 janvier 2022, mon confrère J.-M. Foult nous donne une information qui en étonnera plus d’un(e) : contrairement à une idée reçue bien généralisée, la population mondiale diminue, et continuera de le faire. Tous les chiffres le démontrent : dans la plupart des pays, développés ou non (évidemment avec des différences ponctuelles), la population s’étiole. Quelques chiffres seulement : au rythme actuel, la Chine aura perdu 50 % de sa population à la fin du siècle, le Portugal pourrait perdre 60 % de la sienne vers 2060, le reste à l’avenant.
Le fait fondamental est que le nombre des naissances diminue, pour des raisons multiples (éducation des filles, accès à la contraception, moindre pouvoir du religieux, etc.), descendant au-dessous du seuil de renouvellement de 2,1 enfants par femme. Ce phénomène, irréversible, doit nous interroger sur la pertinence du discours dominant en faveur de l’hyper-productivisme agricole, grand responsable de déséquilibre nutritionnel, de pollution des aliments par les engrais et les pesticides (eux-mêmes souvent responsables de troubles de la reproduction), et de dégâts environnementaux. On nous rebat les oreilles de la « bombe P » (P comme population), alors qu’au contraire cette baisse de la demande quantitative doit inciter à la production de denrées saines et de bonne densité nutritionnelle. Il serait temps d’apostasier le dieu « croissance » (de tout et de n’importe quoi, du pire autant que du meilleur) au profit d’une production plus qualitative.
Et qui sait ? Dans un monde meilleur à vivre, peut-être les femmes auront-elles plus d’envie de renouveler l’espèce ! J.-P. R. 13 janvier 2022.

PLAIDOYER POUR UNE MEDECINE SAGE, HUMAINE ET PRAGMATIQUE

Depuis Claude Bernard, la médecine académique a pris le virage de la science dure, et cela lui a parfaitement réussi, pour des progrès cliniques et thérapeutiques majeurs, dont nous profitons tous. Mais cette médecine, que l’on pourrait qualifier d’ingénierie bio-médicale, pour aussi nécessaire qu’elle soit, ne suffit pas pour résoudre le problème humain que la maladie pose à chacun d’entre nous. Y aurait-il donc d’une part la Science, et d’autre part la « vraie vie » ? La problématique est évidemment beaucoup plus complexe. 

La science et la vie
On voit parfaitement comment elle se présente dans la pratique de ma spécialité, les maladies métaboliques et l’endocrinologie.
En métabologie, on s’intéresse aux transferts d’énergie (le bilan calorique), et aux nutriments dont on regarde comment l’organisme les absorbe, les transforme, les intègre dans sa matière vivante. Le tout sous l’impulsion et le contrôle d’un nombre considérable d’hormones et autres médiateurs chimiques qui maintiennent ces métabolismes en équilibre dynamique. C’est de la bien belle Science objective, quantifiée, rationnelle.
Mais quand on en vient à l’origine de tout cela, c’est-à-dire à l’alimentation, à l’aliment, à la prise alimentaire, alors s’ouvre un tout autre monde. Celui des symboles, de la culture, des relations particulières de chaque individu à l’acte de manger, et aux choix de ce qu’il mange, quand il le mange, comment, et avec qui. Et cela n’est pas réductible à la psychologie académique et à ses classements cliniques (cf. les successifs DSM). Il s’agit ici de position du sujet par rapport au monde, de philosophie, d’éthique, parfois même de mystique.
De même, l’on connaît de mieux en mieux ce fléau mondial que l’on appelle aujourd’hui le « syndrome métabolique » avec ses trois manifestations cliniques (obésité viscérale, diabète de type 2, athérosclérose artérielle), son processus systémique (l’immuno-inflammation), son blocage métabolique (la résistance à l’insuline), et ses différents organes effecteurs (estomac, foie, pancréas, intestin, microbiote, cerveau, muscles, tissu adipeux) interagissant en une inextricable complexité. Cette science-là est bien passionnante.
Mais quand il s’agit d’aborder avec un obèse, un diabétique, un coronarien, la question de son alimentation – et plus globalement celle de son hygiène de vie (son activité physique bien sûr, mais aussi et non moins ses relations avec autrui en famille, au travail, etc.) – on n’est plus dans le quantifiable, mais dans ce que les scientifiques « purs et durs », cédant à la facilité du scientisme, considèrent et méprisent comme irrationnel. Et pourtant, c’est bien cela qui fait le vécu de chacun de nous.
Au final, l’oubli du facteur humain individuel conduit inéluctablement à l’échec [1].

Une approche plus personnalisée
Or, il est de fait que la médecine moderne laisse au bord de la route d’innombrables patients déçus de son côté mécanique, déshumanisé, quand ils ne sont pas effrayés par les dangers que font courir certaines thérapeutiques qui, mal pensées, font le lit de scandales sanitaires à répétition. Ils se tournent alors, à titre alternatif parfois et complémentaire souvent, vers des approches plus holistiques et personnalisées telles que l’homéopathie, l’anthroposophie, la naturopathie, et diverses médecines traditionnelles exotiques comme la médecine chinoise ou l’âyurvéda, qui réunissent dans un même projet la santé du corps et l’équilibre de l’esprit, voire, plus haut encore, une élévation spirituelle.[2]
Mais ces autres approches clinico-thérapeutiques, étant justement basées sur la personnalité individuelle du patient, ne peuvent pas, par définition, être soumises à un traitement statistique. Ce sont des médecines empiriques ; elles trouvent leurs sources dans l’expérience accumulée par des et des générations (millénaire pour certaines). De l’accumulation d’observations concordantes, l’empirisme conclut qu’en se portant dans les mêmes conditions, on obtiendra les mêmes résultats. Cette conclusion n’est jamais une certitude, mais une probabilité, augmentant avec la répétition de l’observation, et elle constate des corrélations, mais pas de relations de causalité. Sa devise pourrait être : « qu’est-ce qui se passe ? ».  

La science et l’empirisme
Il faut bien comprendre les différences entre les deux démarches, scientifique et empirique, qui portent à la fois sur leurs ambitions et leurs moyens.
La science cherche des explications, établit des liens de causalité, aboutissant à des certitudes, du reste évolutives avec le progrès technique en une permanente « destruction créatrice ». Sa devise pourrait être « comment ça se passe ? ». En médecine académique, on gomme les particularités individuelles par les essais cliniques, qui utilisent un grand nombre de sujets. Ainsi peut-on, par des formules mathématiques plus ou moins complexes, obtenir des résultats dits « significatifs » réputés éliminer au maximum les effets du hasard. Et toutes les techniques qui ne se plient pas à cette doxa sont déclarées « non scientifiques », leurs éventuels bons résultats étant, quand ils ne sont pas tout simplement niés comme « impossibles », considérés comme relevant de l’effet placebo, si même on ne les traite pas de simples et méprisables charlatanismes.
Cependant, quoi qu’en disent les scientistes, qui n’admettent que les connaissances issues de l’expérimentation, la logique, la raison ne sont pas absentes de l’empirisme où l’observation doit être rigoureuse, et les conclusions rationnelles. Il y a une manière scientifique de pratiquer l’empirisme ; ce n’est pas de la sorcellerie !  

Tentations… La tentation qui guette les empiristes est d’élaborer des théories explicatives des phénomènes observés, et de présenter ces théories comme des vérités. Comme les moyens techniques leur manquent, ils font appel à des notions plus ou moins ésotériques (« l’énergie », la « force vitale », les « forces cosmiques », les « corps subtils », etc.,) allant jusqu’à des interventions surnaturelles. Or, si les observations sont d’ordre factuel, ces théories sont de celui de la croyance, et non de l’approche scientifique. Les empiristes seraient mieux entendus et acceptés s’ils remplaçaient leurs affirmations par la simple phrase « tout se passe comme si », ce qui pourrait du reste, dans la pratique, en faire de bons moyens mnémotechniques.
En regard, la tentation qui guette les scientifiques est de ne pas s’arrêter à contester la croyance (ce qui est leur rôle normal), mais de se baser sur cette contestation des croyances pour refuser les données de l’expérience. Ce qui est un tort car on peut parfaitement utiliser la pivoine pour soulager des hémorroïdaires sans croire à la théorie des signatures, les médicaments d’inspiration anthroposophique sans adhérer aux théories ésotériques de R. Steiner, ou les techniques ayurvédiques sans se convertir à l’énergétique orientale.
Notons que ni science ni empirisme n’établissent de liens de finalité (« Pourquoi ça se passe ? »), qui est du domaine intime de la foi.  

… et dérives Les deux mondes, empirique et scientifique, montrent aussi, malheureusement, leur face sombre financière, appuyée sur un marketing agressif.
L’aspect séduisant des interprétations des empiriques, confinant parfois à la poésie, pousse à la consommation de nombreux produits d’utilité douteuse.
Et le monde scientifique n’est pas exempt de fraudes et de publications plus ou moins « bidon » incitant à la prescription mal pensée de produits inutiles et parfois dangereux, comme le montrent les scandales sanitaires qui nourrissent régulièrement la chronique, et qui ne sont que la partie émergée de l’iceberg de la iatrogénie.

Points de jonction Cela dit, il ne faut pas oublier que l’empirisme a toujours précédé la science, et rien n’indique qu’il ne peut en être de même aujourd’hui. De tous temps, les humains – et même les animaux – ont reconnu d’expérience que des produits venant des trois règnes de la nature pouvaient apporter des soulagements à leurs maux. Ces remèdes de bonne renommée (« bona fama » ne signifie pas remèdes de « bonne femme » !) sont devenus des médicaments en passant par le filtre de l’expérimentation.  Les humains ont utilisé l’écorce de saule pour soulager des générations de fiévreux et de dolents sans savoir que l’acide acétyl-salicylique inhibait la formation de leucotriènes inflammatoires !
Qui peut prédire ce que l’on saura peut-être un jour de l’action des doses infinitésimales des homéopathes ou des aiguilles des acupuncteurs ?
À condition « d’aller y voir ». Il est tout à fait regrettable que toutes ces données observationnelles ne soient pas prises pour base d’une recherche scientifique classique. Ce serait un de ses rôles que de chercher le « comment » des corrélations empiriques pour soit les transformer en données scientifiques, soit prouver leur nature hasardeuse [2].
Mais l’organisation idéologique (donc institutionnelle) de la recherche s’oppose à l’innovation. « On ne trouve que ce que l’on cherche, et on ne cherche que ce que l’on connaît » ! On voit l’effet pervers de cette attitude dans la politique de la recherche, où les appels à projet sont ciblés sur des thèmes connus. Le chercheur proposant un travail sortant du paradigme voit son projet rejeté… et sa carrière compromise ! Il a certes le droit – il est même payé pour cela – d’innover, mais seulement dans un cadre consensuel, auquel est réduite ce que l’on appelle opportunément « La Science »[3].
Jadis le Pr G. Mathé, célèbre cancérologue, suggérait qu’un certain pourcentage des crédits de recherche soit justement affecté à des travaux marginaux.

Une sagesse pour l’action La médecine sage (que l’on pourra nommer iatrosophie) sera basée sur un principe, le pragmatisme, et un moyen : l’éclectisme. 

Un principe : le pragmatisme L’acteur pragmatique adapte son action sur le réel et s’intéresse avant tout à ses résultats. Les théories ne l’intéressent que dans la mesure où elles débouchent sur des actions concrètes. Il se défie des querelles de chapelles, avec lesquelles il refuse de perdre son temps.
Cependant, participant à la fois des deux démarches scientifique et empirique, il peut être un acteur majeur de leur rapprochement en vue de la pratique.

Un moyen : l’éclectisme. Pour le médecin éclectique, la fin justifie les moyens, pourvu que ceux-ci ne soient pas délétères, et le remède pire que le mal. Mon maître le Pr Joannon avait lancé l’idée de « l’étisme : le « ET » de l’éclectique contre le « RIEN QUE » du sectaire.
La démarche médicale sage devient alors : 1. assurer le diagnostic par tous les moyens de la technologie moderne 2. en déduire la nécessité ou non d’un traitement classique, urgent ou à plus long terme 3. dans la négative, utiliser en première intention [4] la ou les techniques alternatives personnalisées que l’on maîtrise et qui ne font pas courir de risque iatrogène, car il est déraisonnable d’utiliser des médications lourdes pour des pathologies légères 4. associer diverses approches quand cela apparaît utile. 5. être toujours prêt à changer de stratégie si nécessaire. Il n’est pas sûr que cette pluridisciplinarité puisse être toujours mise en œuvre par un seul professionnel, surtout dans les cas complexes. Un travail d’équipe devra sans doute être mis en place.  

En conclusion Voit-on s’injurier et se couvrir d’opprobre les amis du cheval et ceux de la voiture ? Tout le monde admet que chacun de ces moyens de transport a son domaine particulier, voire exclusif : à la voiture l’autoroute, au cheval les petits chemins. Ils trouvent même parfois leur complémentarité, la voiture pouvant transporter le cheval, et le cheval désembourber la voiture. De plus, en allant au fond des choses, on s’aperçoit que les lois de la physique sont les mêmes, qui commandent l’énergie du moteur et celle de la cellule musculaire ! J.-P. R. 10 janvier 2022.

[1] Une bonne et quotidienne preuve en est que l’abord purement nutritionnel des surpoids (les différents régimes restrictifs) est toujours mis en défaut à long terme.
[2] Il y a quarante ans, le Pr P. Cornillot avait magnifiquement compris ces problématiques en créant au sein de la Faculté de Bobigny dont il était le doyen, un enseignement de « Médecines naturelles ». On peut toujours ergoter sur ce terme, mais l’essentiel était là. Homéopathie, phytothérapie, acupuncture, naturopathie, médecine manuelle, hygiène et thérapies alimentaires, et d’autres pratiques qui auraient pu s’y agréger au fil des ans, étaient enseignées par des médecins à des médecins, ce qui était une assurance contre les dérives toujours possibles en ces domaines. L’indifférence et l’hostilité ont fait que cette aventure n’a pas survécu à son initiateur.
[3] Encore devra-t-elle adapter ses conditions expérimentales sur les spécificités de la méthode étudiée. Par exemple, on sait que l’homéopathie se base sur la symptomatologie particulière présentée par le patient dans une maladie donnée. L’étude de tel ou tel médicament en double aveugle vs placebo sur le simple nom de la maladie n’aurait évidemment aucune pertinence.
[4] Ainsi, les crédits ne manqueront pas pour étudier les composants chimiques de la pharmacopée traditionnelle, mais n’allez pas proposer de travailler sur ce qui se passe quand on apporte une énergie mécanique à une dilution (procédé original, appelé succussion, de la préparation des médicaments à usage homéopathique) !
[5] En première intention, et non comme on le voit trop souvent en dernier recours, où elles sont en général dépassées.

LE COVID ET DARWIN

Dans la surabondance de la littérature consacrée au Covid-19, on s’étonne de ne pas voir citer en bonne place le nom de Darwin et à sa théorie de l'évolution, qui se confirme chaque jour. En effet, celui-ci a montré que, dans la compétition vitale entre les espèces, et, au sein de chaque espèce, entre les différentes lignées, l’individu doté un jour par le hasard d’une ou plusieurs mutations le dotant de certains caractères, bénéficie, par rapport aux autres, d’un avantage reproductif qui, en quelques générations, donne à l’espèce ou à la lignée, une définitive prééminence sur les autres. Adapté à l’actuelle pandémie, l’évolutionnisme darwinien veut que le virus trouve dans une ou plusieurs mutations aléatoires matière à produire des variants possédant un ou plusieurs avantages reproductifs sur ceux qui l’ont précédé. Ces avantages reproductifs sont de deux ordres : 1. augmentation de la contagiosité. C’est bien ce qui s’est passé pour les variants Bèta et Delta, et semble se passerplus encore avec Omicron, chacun dominant plus ou moins vite son prédécesseur. 2. diminution de la létalité (et de la gravité en général). On peut en effet penser que le virus ne trouve aucun intérêt reproductif à « tuer ses clients », mais bien au contraire à les garder en vie comme sources, à leur tour, de pullulation. C’est bien ce que l’on a vu avec le Delta, dont la létalité, du moins jusqu’à aujourd’hui, est loin d’être proportionnelle à son explosion épidémique. Les premiers résultats sur Omicron ne démentent pas cette hypothèse ("Les patients infectés par Omicron ont entre 50 et 70 % de chances en moins d'être hospitalisés par rapport à ceux touchés par le Delta": Le Monde, 24-25 déc 2021).

De tous temps l’humanité, comme toutes les autres espèces, a connu des épidémies. Après avoir perpétré leurs méfaits initiaux aux dépens des plus fragiles, elles se sont toutes arrêtées spontanément, ou se sont affadies en maladies banales (la grippe "espagnole" est devenue grippe saisonnière), sans que l’on ne sache encore aujourd’hui ni pourquoi ni comment. Sans aucunement remettre en question les nécessaires mesures de protection (vaccination et précautions individuelles et collectives), il n’est pas interdit de penser qu’elles ne sont que les éléments d’un « système d’armes » dont la plus importante est peut-être… l’évolution du virus lui-même ! J.-P. R. 25 décembre 2021. Voir : Journal International de Médecine (JIM). Lettre hebdomadaire médecin, n° 1121, 13/12/2021 TOP JIM. Omicron, le chaud et le froid > Réactions > Toutes les réactions.

LES FONDEMENTS ECOLOGIQUES DE LA SANTE

Soyons sérieux. C'est très abusivement que les discussions, manifestations et décisions concernant la Sécurité sociale sont habituellement groupées sous le terme de “politique de santé”. C'est en fait de politique des soins qu'il s'agit, c'est-à-dire de gestion de la maladie. Le “coût de la santé” est un non-sens : la santé n'a pas de prix, mais c'est la maladie qui est chère. Passant outre les fausses évidences et les battages publicitaires de tous ordres destinés avant tout à préserver des situations acquises et à maintenir un confort intellectuel propice à toutes les compromissions, nous devons prendre le débat par l'autre bout, le seul intéressant, celui de la santé, de ce qui la favorise et de ce qui la menace. D'après les spécialistes, 80 % des cancers sont liés à l'environnement. La seule alimentation semble responsable de 25 % des maladies cardio-vasculaires et de 20 % des cancers. Les accidents de la route font chaque année l'hécatombe que l'on sait. C'est sur ces facteurs et bien d'autres qu'il faut agir, faute de quoi la maladie sera bientôt le centre de notre vie et le moteur de notre économie, ce qui serait tout de même un comble !

Il apparait à la réflexion que les sources de santé – et de maladie – sont, dans notre environnement, au nombre de cinq: l'agriculture, l'alimentation, l'industrie, l'habitat et le travail. C'est donc à leur niveau qu'il faut intervenir, mais comme ils sont inter-corrélés de multiples manières, on ne peut les dissocier. Si bien que sur ces cinq piliers se construisent en vérité deux projets de société. L'un, qui a la faveur de nos technocrates passéistes et frileux, et surtout avides de pouvoir, consiste à poursuivre en l'aggravant l'évolution actuelle dont le redoutable bilan, particulièrement sanitaire, n'est hélas pas encore dressé, et l'autre qui tend non pas à revenir à un passé qui certes n'était pas d'or, mais à sélectionner et à utiliser enfin des techniques adaptées au meilleur équilibre de l'homme dans son milieu, ce qui est proprement la définition d'une politique écologique. Ainsi vont s'opposer point par point deux styles de vie.
Au niveau de l'agriculture. L'agro-industrie est basée sur l'augmentation des rendements bruts, avide de produits industriels (engrais, pesticides), hyper-mécanisée, grande consommatrice d'énergie et dévoreuse de surfaces, chassant de la terre de nombreux paysans et prolétarisant ceux qui restent. L'agrobiologie au contraire est soucieuse de la valeur hygiénique et nutritionnelle de sa production, attachée à la réalisation d'équilibres optimaux entre l'animal et le végétal et à la conservation de la qualité humique des sols, très économe de surfaces comme d'énergie, source de nombreux emplois.
Au niveau de l'alimentation. Les aliments d'aujourd'hui voient trop souvent leur valeur biologique diminuée aux différents stades de la chaîne de production, et contiennent de nombreuses nuisances, résidus et ajouts dont la signification toxicologique est très loin d'être éclaircie. Standardisée, monotone, habituellement déséquilibrée, et consommée dans des conditions qui souvent tiennent plus de la mangeoire que de la restauration, notre alimentation ne remplit pas ses trois devoirs : nourrir, réjouir et réunir. Il faut donc oeuvrer à l'inverse pour obtenir des denrées propres, de bonne valeur biologique, personnalisées et sapides, une ration rééquilibrée aux dépens des produits animaux, et pour favoriser une consommation plus conviviale.
Au niveau de l'industrie. L'industrialisation forcenée que nous connaissons et les concentrations qui en résultent se soldent par le gaspillage énergétique et humain, et la toute-puissance des multinationales. Il faut y mettre un frein par une décentralisation réelle des entreprises et une multiplication géographique des sources énergétiques, qui seules peuvent permettre une redistribution des pouvoirs à l'échelle humaine.
Au niveau de l'habitat. La concentration humaine a fait surgir les cités-dortoirs, l'ennui, les difficultés de transport, la fatigue. On vit mieux dans des agglomérations plus restreintes. On y parle à son voisin, et l'on peut même avoir son jardin à proximité !
Au niveau du travail enfin Nous connaissons la chaîne, le travail lié, et finalement le chômage. Plus que d'une “politique de l'emploi” – de n'importe quel emploi où l'homme n'est individuellement que machine et collectivement que masse de manoeuvre – nous avons besoin d'une concertation privilégiant la définition des besoins et la recherche de l'aspect gratifiant, personnalisant, de l'activité de chacun.

C'est ainsi tout l'ensemble de la vie, et donc la santé, qui vont dépendre du choix que l'on fera entre :
– d'un côté le gaspillage énergétique et la fuite en avant dans la folie nucléaire, l'exode rural et le déracinement, les transports interminables et l'omniprésence de la voiture, les nuisances de tous ordres, la sujétion généralisée   
– de l'autre de fantastiques économies d'énergie et la promotion massive des énergies douces renouvelables, la vie au pays, l'agriculture à temps partiel, le travail à proximité, où l'on peut aller en vélo ou en transports en commun de gestion très légère, l'air propre, l'eau pure, l'alimentation saine, la reconquête enfin de l'autonomie.
Ne nous leurrons pas : il ne s'agit pas là de vision “angélique”, mais d'un très dur combat à engager contre le passéisme, les idées reçues, les pouvoirs en place, et souvent nous mêmes. Mais il n'est que temps pour nous tous, et principalement pour les professions de santé, de prendre position sur ce choix de société. Faute de cette prise de conscience et de responsabilité, les vaticinations sur la “politique de santé” ne seront plus bientôt – avez-vous remarqué que cela déjà commence ? – qu'une méditation sur la mort.

Il n'est sans doute pas inutile de préciser que ce texte est paru dans « Le Courrier de la Baleine » de… nov.-déc. 1980. Oui, vous avez bien lu : 1980, il y a 40 ans ! 40 ans après (décembre 2021), on voit hélas que l'écologie (étymologiquement “l'économie domestique de notre maison la Terre”) est complètement dévoyée dans des querelles passéistes. Hors quelques marginaux, elle n'intéresse plus personne Après nous, le déluge ! Et tant pis pour les générations suivantes.